FANM POTOMITAN ou l'illusoire fierté

Dernière mise à jour : 10 août

[Note Edit : dimanche 8 août, LE STUDY VLOG 8 | LA FANM POTOMITAN & LA DESTRUCTION DE L'HOMME NOIR sera en ligne sur la chaîne YouTube. ]


J’avais 12 ans lorsque des charges et responsabilités qui n’étaient pas les miennes m’ont été imposées.

Et j’avais 17 ans lorsque j’ai officiellement accepté d'en faire mon héritage :

être Fanm Potomitan.


Cet héritage était à la fois une couronne qui me permettait d’affronter les charges et responsabilités qui m’incombaient, tout en étant un mantra que je me répétais pour tenir bon.

Car la Fanm Potomitan est courageuse, forte, résiliente. Tout le monde admire sa bravoure et sa volonté. La Fanm Potomitan ne meurt pas, peu importe à quel point on s'acharne.

Oui, être Fanm Potomitan m’a permis de survivre à plus de 10 ans de maltraitance, de traque, de cyberharcèlement, à l’abandon, aux menaces, … et même à la mort.

Inspirée par les confessions de ma mamie, brave Fanm Potomitan guadeloupéenne, j’ai décidé, du haut de mes 17 ans, lors de cet été 2008 et à travers ses différentes lettres, que je serai ce poteau central que chaque femme antillaise digne de ce nom se doit d’être. J’intégrais la communauté de guerrières que rien n’abat. Et Dieu sait qu’ils ont essayé de m’abattre !

Tu es une Fanm Potomitan ! Fais honneur à celles qui t’ont précédées !


Mais … C’est justement en relisant une lettre de ma mamie que j’ai commencé, très récemment, à questionner la Fanm Potomitan. Aujoutée à cette lettre une montagne de lectures sur la mise en applicaation de la stratégie coloniale du diviser pour régner, et c'en était fini de l'illusoire fierté !


La Fanm Potomitan était-elle vraiment l’héritage que voulait me transmettre ma grand-mère ? Non. Ce que j’avais perçu comme une couronne éclatante était en réalité une couronne d’épines. Ma grand-mère a souffert… et sa souffrance a toujours été édulcorée : Quelle femme ! Je veux être comme elle !

Mais ma grand-mère ne voulait pas que je souffre. Elle se lamentait même de me savoir abandonée, isolée, délaissée, seule, non-protégée … comme elle l’avait été avant moi.


Car la Fanm Potomitan n’a pas d’autre choix que d’être seule, abandonée…tout en continuant à porter à bout de bras une famille détruite par et depuis le colonial.

Elle n’a jamais eu d’autre choix que d'être le pilier de la famille.

Pour survivre, elle devait transformer ce fardeau en fière couronne à porter.

Et effectivement, on valorise et admire sa force et sa résilience … pour mieux détourner notre attention du fait que cette force et cette résilience sont des traumatismes nés par et depuis le colonial.

Et la Fanm Potomitan est un héritage que l’on transmet désormais naturellement à chaque génération de femmes.

Inconsciemment, nous cristallisons une société modelée par le colonial.

Nous affirmons une famille détruite par le colonial.

Nous reproduisons des structures et mentalités imposées par le colonial.


Car si la Fanm Potomitan a dû être, c’est parce qu’elle s’est retrouvée seule.

Dans l’application de sa stratégie du diviser pour régner, l’ordre colonial a détruit l’homme noir, massacré l’homme noir, humilié l’homme noir, déchu l’homme noir de sa position de chef. (Ne vous en déplaise.) Il attaque le pilier pour faire tomber la famille, et il s'assure que cela perdure sur des générations afin de faire imploser toute la communauté.

L'absentéisme de l'homme, la disparition de l'homme, la désertion de l'homme sont des conséquences de ce colonial infâme.

La femme n’a plus confiance en l’homme. L’homme n’a plus confiance en la femme.

Diviser pour régner

Et la femme, seule, n’a pas eu d’autre choix que de reprendre le flambeau : le poteau central est né sur ce sol dévasté.

Pour survivre, la Fanm Potomitan a masqué son agonie derrière des termes positifs tels que la bravoure, la force, le courage, la témérité, la responsabilité.

Elle s’enorgueillit d’être à la fois la mère et le père, la soeur et le frère, la fille et le fils, la femme et l’homme.

Le poteau central. Le pilier de la famille.


Et l'homme, tout aussi traumatisé, ne se connaît plus :


Il est ce père qui ne protège plus, car il sait que sa fille, Fanm Potomitan, restera toujours là.

Il est ce frère qui ne discute plus, car il sait que sa soeur, Fanm Potomitan, gardera toujours le contact.

Il est ce chef de famille qui ne dirige plus, car il sait que madame, Fanm Potomitan, ne laissera jamais sa famille sans pilier ... quitte à en faire son devoir.


L'homme n'assure plus ses responsabilités, il ne sait plus... et la femme assume.


Mais la Fanm Potomitan est fatiguée, acculée, délaissée, chargée, et cette société malade et détruite attend d’elle qu’elle supporte tout, qu’elle encaisse tout, qu’elle porte tout à bout de bras, … qu’elle soit ce poteau central profondément planté dans le sol, sans aucune possibilité de bouger.

J’ai enfin compris la tristesse de ma mamie : la Fanm Potomitan que je devenais se devait de rester là, malgré tout.

Là …

Car, si une fille doit être protégée par son père, la Fanm Potomitan en devenir est une gamine qui se sacrifie pour celui censé la protéger.

Si une petite soeur doit être aimée par son grand frère, la Fanm Potomitan en devenir est une enfant qui accepte l'insulte pour ne pas décevoir un garçon sous l'emprise d'une mère destructrice.

Si une enfant doit être guidée par ses parents, la Fanm Potomitan est une gosse qui doit penser pour les adultes, jouer la psychologue pour les adultes, raisonner comme une adulte afin de cimenter sa famille.

Courageuse Fanm Potomitan, je me voyais comme une lionne résiliente et protectrice, encaissant les coups pour sauver les siens… et loyale aux miens et galvanisée par mon coeur potomitan, je ne voyais pas que je n’étais qu'une chienne bien dressée à qui l’on répétait pourtant depuis 15 ans : Mach !


Et on admire pourtant la Fanm Potomitan en devenir : Quelle maturité !


Non. La Fanm Potomitan n’est pas mature.

Elle est traumatisée et hantée par le colonial.


Car ce devoir, cette responsabilité, ce poteau central est un fardeau que nos ancêtres n’ont pas eu le choix de dresser afin de survivre et de faire survivre leurs familles. Ce poteau a été une lutte face au colonial meurtrier qui a détruit, à coups de fouets, à force de viols et de tueries nos pères, nos frères, nos époux, nos fils, nos compagnons.

Nous devions reprendre le flambeau. Et nous l’avons fait. Elles l’ont fait. Magnifiquement !

Elles ont repris le flambeau pour le transmettre à chaque génération de femmes …

Devrions-nous garder ce flambeau aujourd'hui comme une preuve de notre force ?

Ne devrions-nous pas mettre fin à ce cycle ?

L’homme noir ne devrait-il pas travailler à sa réhabilitation ? Et la femme noire ne devrait-elle pas lui redonner la charge qui lui incombait avant que l’homme blanc colonisateur, plein de haine, s’en prenne à son rôle de protecteur, de gardien, … de pilier ?


La Fanm Potomitan n’est pas un pilier.

Elle est ce poteau auxquels sont pendus des femmes et des hommes détruits par le colonial.

Je ne peux plus me vanter d'être une Fanm Potomitan, quand je comprends désormais qu'elle est une conséquence tragique de l'ordre colonial.

Je ne peux plus assumer ces rôles qui incombent à la Fanm Potomitan, quand je sais que la moitié d'entre eux ont été arrachés à l'homme noir qui, meurtri, doit urgemment se redécouvrir, se ressaisir, se repositionner.

Je ne peux plus me revendiquer Fanm Potomitan, quand je sais que c'est au détriment de ma liberté.

Car la Fanm Potomitan, je le comprends aujourd'hui, n'est pas une femme libre.


La liberté ne consiste-t-elle pas à cesser de reproduire les mêmes schémas stratégiquement construits par un ordre colonial qui perdure ?


Je suis une femme. Juste une femme.

Et c'est par ces mots pleins de liberté que je me dois de réapprendre à vivre en tant que femme.




- Céline Patisson-Smith





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